Patient

 L’homme s’est assis au bord de la chaise et la position inconfortable n’empêche pas sa jambe droite de tressauter méthodiquement. Il attend. Le médecin cherche son dossier dans l’ordinateur. Sur le vaste bureau d’acajou des piles branlantes de revues encore emballées.

-  alors, voyons, la dernière fois que nous nous sommes vus c’était… il y a trois mois, presque jour pour jour.

Le médecin reporte son regard sur le patient :

-  alors ce dos, comment va-t-il à présent ?

-  ben… c’est toujours pareil ; enfin, pas tout à fait… c’est moins fréquent qu’avant

-  dormez-vous mieux ?

-  non… enfin ce n’est pas le dos qui m’empêche de dormir

La jambe qui s’agite adopte un tempo plus soutenu, comme agacé de l’immobilisme de sa comparse gauche.

-  alors ? Qu’est-ce qui ne va pas ?

-  c’est le cou 

L’homme précise la zone de la main gauche.

-  je vois dans votre dossier que nous avions parlé de la médecine du travail : vous avez eu un rendez-vous ? Je n’en ai pas trace

-  oui, j’y ai été ; en février » L’homme hausse les épaules « ils ne trouvent rien »

-  rien, c'est-à-dire ?

-  ben ils ont fait des radios ; j’ai eu un scanner aussi.

-  Vous avez apporté les résultats avec vous ?

-  Non

-  Non ? C’est dommage…

-  Ils n’ont rien trouvé. Ca ne servait à rien que je les apporte.

Le médecin se lève et lui montre la table d’examen. A cette heure tardive il ne s’agace plus de ces malades qui demandent un diagnostic et des remèdes sans fournir d’indices. Après tout l’enquête à tâtons fait partie du jeu.

-  enlevez votre tee-shirt et asseyez-vous

L’homme grimpe les deux marches et s’assoit ; le médecin se positionne derrière lui

-  ne mâchez pas le temps que je palpe votre cou s’il vous plait ; là vous sentez quelque chose ?

-  oui, ça fait mal

-  et là ?

-  oui, plus

-  là ?

La réponse est inutile car le malade s’est figé. Le médecin se remet face à lui.

-  vous êtes très contracturé ; la médecine du travail ne vous a rien conseillé pour améliorer votre poste de travail ?

-  non ; ils disent que c’est prévu comme il faut, c’est ergonomique. Que je suis le seul à me plaindre.

-  Et votre avis ? Vous pensez à des solutions pour y remédier ? Un renfort pour le dos, ou l’assise ?

-  Non.

L’homme mâchonne activement ; le médecin soupire imperceptiblement « rhabillez-vous »

L’homme remet le tee-shirt, se rassoit. La jambe droite reprend son rythme.

-  vous m’arrêtez ?

-  je vous prescris des séances de massage et de kiné ; il est important que vous appreniez à bien vous étirer. Vos douleurs ne semblent pas avoir d’origine particulière. Si la médecine du travail n’en trouve pas non plus l’explication dans votre poste de travail c’est à vous de trouver les moyens pour retrouver une meilleure forme.  Je ne me souviens plus si vous faites du sport ?

-  non

-  essayez un peu la marche, la natation ou n’importe quoi d’autre qui vous fasse envie et permette à votre corps de bouger différemment et de sortir de ces positions crispantes…

Le médecin sait qu’il n’a pas convaincu. Il se souvient parfaitement des arrêts à répétition que ce patient lui a déjà arrachés. Il s’est fait tirer les bretelles. Les prunelles sombres de l’homme  le fixent, les mâchoires serrées sur un chewing-gum qui ne doit plus avoir beaucoup de goût. Il soupire :

-  vous ne pouvez pas envisager un changement de poste ?

-  non.

Le médecin se retourne vers son écran

-  je vous mets aussi un antalgique et un décontracturant.

 

Cinq minutes à peine et l’homme est dans la rue, son ordonnance à la main. Il devrait changer de médecin. Celui-là ne comprend rien.

Il marche à grandes enjambées, foudroie du regard les passants qui lui paraissent abrutis, trop heureux ou trop beaux. Les inconnus ne relèvent même pas ce regard noir et frôlent insouciants ce corps qui cherche querelle.

Il voudrait cogner. Mais il ne sait même pas faire. Il a toujours fui les conflits, se reposant selon les jours sur le plus querelleur, qui lui évitait de se salir les mains, ou le plus affable, qui servait de bouc émissaire ou de médiateur mettant fin aux ennuis.

Dans sa jeunesse le ballon lui avait donné toutefois un avant-goût de cette jouissance du geste violent et décuplé de la main. Il était assez doué pour le basket et le hand-ball. Il driblait bien, ses tirs étaient précis et vifs.

« Il m’a parlé de sport » se dit-il. A l’instant, il enverrait volontiers un ballon dans les vitrines qu’il dépasse sur l’avenue. « Ca ferait un joli bruit, ce verre qui retombe en pluie. Les casseurs, ils font peut-être cela pour le bruit» songe-t-il pour la première fois.

 

Sur le palier du 3ème étage il sourit à la jolie brune qui descend et dont il entend, à minuit chaque jour, les talons épais sur le plancher quand elle rentre du travail. Elle lui offre toujours ce large sourire qui déclenche chez lui ce rictus nerveux de la joue droite.

Un simple bonjour et c’est déjà fini. Sauf un sillage de parfum qui perdure un peu.

L’appartement accueille pour quelques instants encore les derniers rayons rougeoyants du soleil qui s’attarde, projetant sur les murs blancs une douce lumière mauve orangée. L’homme se met face à la baie vitrée, face au jour mourant. Il lui vient l’idée que cette lumière est une couverture moelleuse mais que le monde est mal fait et qu’il n’a pas été prévu qu’elle s’incarne pour caresser la peau des vivants. Il a froid en vérité à cet instant.

Dans le réfrigérateur des bières. Avec deux mains il peut en saisir cinq. Dans le séjour il oriente le clic-clac vers la fenêtre, s’enfonce dedans, bière dégoupillée.  Des sons épars de vie mitoyenne lui parviennent, chiens, enfants, téléviseurs, voitures et motos. Il boit et regarde le jour bigarré muer peu à peu. Il se demande comment ce dernier atteindra sa peau noire de nuit. Mais la nuit est-elle vraiment noire ? Il en doute maintenant. Ce vide-là, on ne peut pas lui donner de couleur.

Il oublie presque son cou douloureux calé sur les coussins ; c’est dans cette position qu’il souffre le moins. La quatrième bière parvient enfin à amorcer un soupçon d’engourdissement de la zone ; il fixe la bande violette qui le dispute à l’orange, là-bas, sur un terrain de jeu où l’on ne décide de rien.

 

Il la tient fermement, cette cape soyeuse, tandis qu’il l’agite dans un geste savamment et longuement travaillé. L’heure n’est plus à l’hésitation ou à la peur ; les muscles bandés, la concentration à son maximum, l’erreur n’est pas permise. Cependant la fatigue réclame ses droits, fait couler la sueur piquante sur les yeux crispés, tétanise le bras et l’épaule. La foule s’est tue un instant, pour laisser place au souffle rauque de la bête : la poussière chaude virevoltante qui l’enveloppe étouffe les bruits, exhausse l’odeur du sang ; les mouvements se ralentissent dans les particules fines. Quelques instants encore et ce sera la fin. Il s’approche pour le dernier assaut, lève le bras… La violence de sa frappe vibre le long de la banderille, telle une décharge électrique qui se propage pour retourner à sa source : pourtant son bras l’a lâchée à temps… comment expliquer ce qu’il sent, cette force qui vient de la bête et s’empare de lui, là, dans son cou, cette puissance de révolte, ce sursaut de vie ? Sa nuque est devenue énorme, son dos s’élargit, remparts, remparts… Les assauts, il les devine à présent contre lui. Ils sont des dizaines maintenant à s’acharner. Il ne voit pas ce qu’ils ont saisi pour l’achever, peu importe. Ils sont nombreux, de plus en plus nombreux. Ils crient, brandissent leur arme, frappent, frappent sur ses défenses taillées pour résister et qui commencent pourtant à se lézarder. Il ne peut voir le visage de ses agresseurs, lâches qui l’attaquent par derrière mais il sent leur souffle, la hargne de chacun décuplée par l’effet de groupe. Il ne pourra jamais savoir qui s’acharne le plus, ses bourreaux agressent masqués, invincibles dans leur anonymat. Il ne peut qu’avancer, regard droit, absorbé par son devoir de survie. Dans les fissures de sa cuirasse il sent à présent le poison de leur haine s’infiltrer, se faufiler jusqu’à l’élan vital, il a juste le temps de voir dans un miroir la dernière salve…

 

Il s’éveille en sursaut, haletant. Devant lui le plafond zébré de traînées blanchâtres : l’éclairage de la rue. Il savait bien que la nuit n’était pas noire. Sa main a lâché la canette sur le carrelage. La bouche pâteuse, il déglutit avec dégoût, essuie son front.

Ce rêve, c’est la troisième fois qu’il le fait. La semaine dernière il était un condamné à mort, poussé par la foule jusqu’à l’échafaud. Sa tête avait roulé au sol et il entendait encore leurs rires, sentait leur souffle chaud sur son corps affaissé.

Il se lève, bute dans une canette qui ricoche sur les six autres. Il allume la télévision. Un match de foot. Il se renfonce dans le clic-clac.

 

Demain matin il sera prêt de toutes façons. Impeccable dans sa chemise rayée, rasé de frais. Il passera prendre sa caisse, donnera le bonjour à quelques collègues, s’assiéra sur son fauteuil à ressorts, réglera ses rétroviseurs. Le premier passager montera, s’installera le plus loin possible, regardera par la fenêtre. Pourtant il sentira sa présence, derrière lui. Le premier d’une longue journée.

Départ 7h30, ligne 18. Quelque part, dans une métropole.

2 juin 2011