A l’occasion du carnaval, un intrus, pas blanc comme neige certainement, s’est infiltré dans le musée des masques et en a profité pour en chiper et se promener chaque matin en en portant un différent.  Le premier fut celui d’un bachibouzouk bien souple qui épousait bien son visage. Il voulut donner un bisou à une vieille dame sur son chemin. Elle s’y opposa fermement et lui ordonna :
- Arrêtez ce jeu ou j’appelle la police !
- Mais pourquoi ? Je ne vous veux pas de mal, un bisou n’est par un crachat.
- Evidemment, mais quand même, j’aimerais bien voir le visiteur là-dessous.
- Pas question, c’est Carnaval !
Et chacun partit de son côté. Le lendemain même scène, mais cette fois il portait celui d’un mamelouk au beau turban bleu.
- Encore vous ! Sans vouloir vous offenser, vous devez avoir des bleus à l’âme pour vous cacher derrière un masque !
- Pas du tout. Il faut vivre dangereusement de nos jours et surtout ne passe faire pincer.
- Que me tchatchez-vous là ? Vous avez donc des choses à vous reprocher ?
Il ne répondit pas et s’éloigna.
Le jour suivant, un jeudi, elle le croisa sur sa route, mais cette fois-ci il portait un masque vénitien surmonté d’un miroir et d’un violon.
- Ah ! Vous voilà ! Mais qu’est-ce que ce masque  fait de bric et de broc ? C’est cocasse, bien que chatoyant.
Il opina de la tête sans dire quoi que ce soit.
- Alors vous voilà muet maintenant ? Mais votre souci est certainement de garder cela en équilibre.
Il n’objecta rien et s’en alla doucement.
Ce jour-là, elle se rendait chez les Visitandines et elle s’avisa de leur conter ses rencontres singulières.
- Marchait-il clopin-clopant ? demanda l’une.
- Pa s du tout.
- Avait-il un accent letton ? demanda une autre ?
- Pas à mon oreille.
Avait-il aussi un bouquet de mimosa et de violettes ? questionna une troisième.
- Non, il avait les mains dans les poches.
- Pas de casque de moto à la main ? Une voix châtrée ?
- Rien de tout cela ! Vous pensez à quelqu’un de particulier ?
- Nous avons reçu pendant quelques jours un pauvre bougre et ce fut un soulagement pour lui. Il semblait éreinté et il s’assoupit très vite après une petite collation. Nous avons omis de lui demander ses origines, son périple et le reste. Il est parti et nous ne l’avons plus revu.
- Celui-ci me semble à l’aise et cherche peut-être à se recaser quelque part. Il joue de l’effet qu’il fait aux gens. Son cerveau doit être une vraie turbine. Si je le rencontre à nouveau, j’essaierai d’en savoir un peu plus et j’oserai même lui demander qui il est et même de lui ôter son masque !
- Bon courage et ne vous laissez pas enlacer surtout !
- A mon âge !
Elles rirent de bon cœur et se quittèrent après une bonne tasse de thé et des visitandines, spécialités de leur ordre.

31 janvier 2012