Naufragé solitaire sur un îlot perdu, je fis là une rencontre stupéfiante.

-        «  Les hommes », dit le Petit Prince de la Mer, « ont pourfendu l’écume, leurs escadres voulant rivaliser avec les goélettes. Mais sous la gîte de leurs voiles gonflées d’orgueil, le puits de leur avidité est resté sans fonds. Comme c’est étrange, que subissant le givre septentrional, ils ne trouvent pas suffisamment de bonheur en une vareuse bien chaude ! »

-        Il rit, comme une giclée d’ivresse. « … tout est prêt pour leur jugement… tu entends ? » me demanda – t- il faisant mine de tendre l’oreille «… Leurs échouages de toutes sortes. »

Resté en retrait, je ne voulais pas perturber la magie de cette apparition, cet isthme de pureté dans l’océan des laideurs. J’étais tellement éperdu de tout.

Lentement, mon attention fixée sur le Petit Prince de la Mer, je m’asseyais à même le sol. Dans mes oreilles, la houle alentour avait cessé son fracas ; j’éprouvais comme une immersion profonde en une communauté d’êtres.

-        «  J’ai soif de rendre leur poésie aux miens », lui dis-je, « en connais – tu le moyen ? »

Et je compris que cette question était comme une large pierre sous laquelle grouillait une multitude de pensées vigoureuses. J’en soulevai délicatement le poids de chaque mot, afin de ne pas troubler le naturel de l’esprit qui s’y dissimulait.

C’était doux à contempler, cette âme chaude et bienveillante. Elle était née sans doute aux premiers âges de la Mer. Sa majesté rappelait le vol du goéland ayant réussi, enfin, à s’arracher de l’iceberg glacé, l’île isolée qu’est ce monde.  

-        «  Les hommes de chez toi ne sont donc pas tous de vilains rougeauds ? » dit – il en souriant. « Et cependant… » poursuivit – il, « la vigie de la conscience existe, mais les yeux sont aveugles. »

Je fus pris d’un vertige, la faim et la soif revenant soudain me tordre le corps. Revenu à moi, je compris que j’étais seul. 

Séance 22 – La Vigie - Texte à trous à compléter - extrait de "Le Petit Prince " de Saint Exupéry