« Alors buvons une tasse de thé ! »

C’était le sésame du début des mercredis après-midi quand ma mère invitait sa sœur pour d’interminables dialogues de sourd qui empestaient le tabac. Cachée sous la table du salon, j’assistais avec délice aux joutes dévastatrices de ces deux âmes complices. Je me vautrais sur le tapis, en lévitation, envoutée par la guerre du pouvoir de la parole, entre fâcherie et rabibochage.

Quelquefois, César mon chien se lovait contre moi et son poil duveteux me projetait dans un demi sommeil qui me happait au détour d’un  mot ou d’une phrase. J’essayais d’être attentive, tant bien que mal, pour comprendre l’enjeu de ces élucubrations qui avait la main mise sur ces après- midi programmés.

-Madame Julia n’a pas d’enfant, pourquoi ? A son âge c’est pas normal !

-La boucherie de la rue Sanzo a fermé mardi à 18 h au lieu de 20 h. Qu’est- ce que ça cache ??

-Hier, je suis allée au marché, j’ai vu la mère Hortense bon pied bon œil à 90 ans. La canne en goguette, elle te fait le tour des stands en deux temps trois mouvements…

Tout ce charabia me berçait. J’avais la chance de participer à la vie du quartier. Toutes ces personnes étrangères me semblaient si familières grâce à mes deux commères préférées. J’étais si friande de ces épisodes que je les caressais dans le sens du poil pour prolonger ces révélations apocalyptiques de ce monde d’adulte.

Mon père, quand il sortait le nez de ses bouquins, détestait ces longues séances de dénigrements ou flatteries, selon les situations et les personnages. Il s’esquivait en catimini ne voulant pas prendre parti. Mais il ressentait néanmoins de la joie de voir la complicité et l’amour de ces deux femmes qui ne voyaient pas plus loin que le bout de leur nez. Leur vie était simple, articulée entre les ragots de la vie des humains à défaut de celles des plantes qui n’intéressent personne.

Mon père, cet être délicieux que je portais aux nues, n’avait aucune idée de l’inconsistance de ma vie face aux extraordinaires journées de cette horde de personnages à la fois réels et féériques. Il faut dire que je n’avais que 8 ans !!!!!

Le tapis du salon s’envolait vers les maisons de ces êtres à la fois si poétiques et si terre à terre, ruisselant de banalité. Etaient-ils beaux ? Etaient-ils laids ? Mais le bon sens veut que la laideur à ceci de supérieur à la beauté, elle dure. Affaire de subjectivité… 

Le tricot de mes pensées se détricote, j’erre dans le labyrinthe gourmand de mon goûter. J’ai gardé une grande tendresse pour les croissants : lune onctueuse et sucrée qui plane au-dessus de mes mercredis après-midi. C’était la récré de mon enfance : mes deux mères « tartine » et mon père tendresse me ficelle de nostalgie. Je suis comme une momie, prise dans les filets de mon passé mais refusant l’immobilité d’un incinéré qui ne peut pas se retourner dans sa tombe.

Et dans l’espace feutré de ce salon, un mot s’est échappé de ma bouche comme une petite bulle : amour. La beauté inspire l’amour. L’esprit, l’admiration et une belle âme l’anime : le résumé de ces trois personnes indispensables à mon bonheur.

J’envoie le reste à tous les diables, je suis la somme de ces innombrables mercredis après-midi. Je suis comme un marchand qui ouvre sa bourse et qui attend une contre- partie. J’ai joué mon rôle de main de maître. J’ai absorbé la vie et j’ai rendu l’avenir.

Le silence s’est échappé de ma bouche en cœur. Mon enfance a été heureuse.