Dans ce rêve merveilleux, la chronologie du temps n’est pas respectée. Hugo avait ceci de fabuleux,  c’est qu’il savait lier l’imaginaire au réel. Quant à Dali, son univers fantasmagorique, savait plonger l’observateur dans un monde où la logique vacillait très vite. Clovis se consolait tout juste avec son vase. Pour sa part, Henri IV achevait de mitonner sa poule au pot. Par un hasard étrange, ces 4 personnages furent réunis dans le boudoir d’un ancien château fort.

Ils devisaient à présent de l’avenir de la valetaille et des cerfs. Comment comprendre qu’ils se retrouvaient à une époque où les gueux hantaient les campagnes.

Mais il n’y a rien à comprendre fit le capitaine Haddock, en fracassant la lourde porte du boudoir. Vous êtes dans un univers loufoque et tout n’est qu’invraisemblance, mille sabords ! Il remit son haut de forme en place et descendit d’un trait une bouteille de whisky.

Victor pour les intimes, aborda Henri IV : alors cette poule au pot, c’est destiné aux classes populaires ? Eh bien oui cher ami, le peuple doit avoir pour chaque dimanchade les moyens de réjouir l’âme et la panse. Dans un recoin, Clovis observait la scène avec délice. Il avait comme idée de récolter le jus de la poularde, d’y ajouter une sauce cameline et un soupçon de liqueur de zébu. Bien mélangée, cette mixture devrait bien se conserver 2 ans dans son fameux vase.

Salvador, qui n’en perdait pas une miette, lui proposa de peindre un vase mou, bien utile dans certaines circonstances. Mais si vous préférez, je peux aussi lui donner une forme de hautbois.

Tous ces propos donnaient le vertige au capitaine Haddock. Mais il se rassura en se rabattant sur la fameuse liqueur de kaki casé dans une niche de l’oncle Tom.

Clovis tendit l’oreille et cria à l’assemblée : oyez braves gens, n’entendez vous point un damasquineur à l’œuvre dans les douves du château ?

Salvador rebondit aussitôt : parfait, je vais aller voir sur le champ. Il se coiffa d’une mitre d’évêque et descendit les escaliers en pierres creusées par l’âge. Chemin faisant, il croisa un bourrelier lusitanien s’échinant à recouvrir un bourdon de 4 tonnes avec le cuir d’une seule vache. Il faut dire qu’il était un peu demeuré. Mais il connaissait son métier sur le bout des sabots, euh pardon des ongles.

Salvador arriva à hauteur du damasquineur : holà l’ami, ça damasquine mollement on dirait ? L’artisan lui répondit : oui pas facile avec de l’or dur ! Ce damasquineur lusitanien tenait son savoir faire d’une sorceresse ancienne. Dali était subjugué. Il en fit de rapides croquis et se dit : cela me servira pour mes prochaines compositions.

Là-haut dans le boudoir, Clovis, Hugo et Henri IV devisaient maintenant des sequins, piastres et autres écus. Magnifiques, brillants, trébuchants, ces monnaies étaient selon eux, une véritable révolution. Elles allaient transformer le monde. Et les théories fusaient sur l’unification de certains pays. Et c’était à qui aurait l’hypothèse la plus folle : le Royaume d’Angleterre allant conquérir par delà la mer Baltique, les très fameux vikings.

Mais soudain, l’angélus retentit avec un rythme annonçant ou une pandémie redoutable ou alors un évènement inattendu. Henri IV pensa de suite à la peste bubonique. Clovis lui rétorqua, mais mon brave vous n’y  êtes pas, c’est le choléra. Victor Hugo les calma de suite en leur disant : mais pas du tout c’est la lèpre. J’en parlais encore avec Raoul Follereau hier !...

Tout le monde ne savait que penser !

Sur ces entre-faits l’épaisse porte du boudoir grinça et le comte de Monte-Cristo apparu coiffé d’une casquette en fourrure de daman.

L’atmosphère étrange s’épaississait encore plus. Et le comte leur annonça : je viens d’inventer une machine à remonter dans  le temps et dans l’espace ! Les trois hommes étaient médusés, comme dans le radeau.

A cet instant précis, le capitaine Haddock que l’on avait trop vite oublié, débarqua et vociféra : eh bien soit mon cher comte, embarquez tous avec moi destination Moulinsart pour un week-end de rêve !

Les 5 personnages étaient pour le moins interloqués. Tellement captivés par ces rebondissements, qu’ils ne remarquèrent pas le damasquineur qui les guettait dans l’ombre de l’alcôve. Il se transforma en génie et prononça des paroles connues de lui seul. Instantanément tous ces personnages s’évaporèrent et réintégrèrent dans une vapeur verdâtre, une magnifique lampe qui se rangea magiquement toute seule au-dessus de la cheminée. Ainsi le secret de cette folle aventure, resta intact plusieurs siècles….

Etienne Koch