Albert le jardinier traversa, de sa démarche de canard, la place du village où trônait un pommier sauvage et poussa la porte du bistrot déserté à cette heure-là.

Vêtu de sa chemise kaki et coiffé de son éternel bob vert il s’approcha du bar. 

Ernestine, la bistroquière sèche comme un coup de trique se tenait derrière le comptoir.

« J’te sers quoi ?» lui lança –t-elle

« Un café, et un morceau de ton cake au caramel ! » répondit-il.

« Tiens  et arrête de m’regarder comme ça avec tes yeux de merlan frit » bougonna-t-elle en déposant devant lui le liquide fumant. « Tu veux ma photo ? »

« Ernestine, tu sais que tu es l’amour de ma vie ! Avec tes yeux de braise, ton nez de pompette, tu es plus belle qu’une actrice de cinéma ! » S’exclama-t-il pas du tout rebuté par son air grognon.

« Chenapan ! » lui répliqua-telle d’un air revêche « toi au moins tu ne dispenses pas tes compliments avec parcimonie ! Allez, va donc pêcher des truites, t’occuper de tes restanques ou jouer à la pétanque ! »

« Ah, Ernestine » s’enhardit Albert, « tu fais les meilleurs pâtés aux alouettes, et la meilleure bisque marinière que je ‘ai jamais goûté ! Pourquoi restes-tu dans cette pétaudière ? Tu es comme un oiseau en cage, ma tourterelle ! »

Rosissant de plaisir, n’osant avouer sa félicité elle ouvrit la bonnetière dans laquelle elle planquait ses liqueurs et saisit l’anse d’un pichet rempli d’un liquide ambré.

« Tiens goûtes-moi ça le caïd ! Ce n’est pas de la javel mais de mon hydromel de derrière les fagots ! »

« Ernestine » se pâma Albert, « je ne suis pas dangereux et à défaut de t’emmener au Panama accompagne moi jusqu’à la remise et là, crois-moi, je te ferais connaitre le paradis ! »