SOLITUDE

17 Septembre 2019 extraits de la Solitude de Bukowsky.

Edna marchait dans la rue, avec son sac à provisions, quand elle dépassa l'automobile. Il
y avait une pancarte sur la portière « je cherche une femme ».
Elle se mit à trembler, nerveusement, serrant contre elle ce vieux cabas, vide.. une fois de
plus. Le porte-monnaie, vide aussi !
Arrivée devant la voiture, elle se mit à rêver. Et si c'était LUI ? Lui . Oui bien sûr, lui, qui
cherchait une femme. Elle, bien sûr .
Mais, que signifie le mot femme ? Femme : un être humain, une tête, quatre membres, un
cerveau qui commande. Femme, une mère, une épouse, une sœur.
Et, si je postulais pensa-t-elle ? Téléphoner ? Envoyer un c.v? Cherche une femme...
Annonce mystérieuse, alléchante. Peut-être bien payée afin d'alimenter son compte en
banque! Mais, que dire, comment se présenter ? Et puis, ce n'est pas lui. Cet homme qui
cherche une femme, ce ne peut pas être crédible, honnête.
Elle s'assied sur le bord du trottoir, rêve, parle toute seule. On la bouscule. Personne ne fait
attention à elle. Elle voudrait se lever, crier « regardez-moi, j'ai été jeune et belle aussi, oui
belle ». Les larmes coulent sur son visage ridé. Personne ne la regarde plus. Plus jamais.
Même si c'était lui, il ne ferait pas attention, ne la reconnaîtrait même pas , lui jetterait une
pièce. Elle se relève péniblement, essaie de se tenir droite, de prendre un air guindé pour
avoir l'air d'une personne normale. D'une dame. Au fait, c'est quoi une personne normale ?
Une dame en tailleur, bien coiffée, manucurée, propre ? Mais Edna se sent propre à
l'intérieur. Et puis, propre ça veut dire quoi ? Habits propres, cœur sale, esprit sale,
mesquin !
Elle s'éloigne de la voiture, revient, voudrait noter le numéro de téléphone.. Mais, elle n'a
pas de stylo, pas de papier, pas de téléphone. Son reflet dans la vitre de la voiture lui fait
peur. Un pas en arrière, une grimace de répulsion pour ce qu'elle est devenue.
A présent, elle rase les murs, veut se sauver, rentrer chez elle, fermer les yeux. Ne plus
sentir ces regards de pitié lorsqu'elle quémande chez le boucher, le boulanger.

Mais, la tête lui tourne. Que fait-elle sur ce trottoir, en charentaises ? Elle revient vers

cette voiture, cette pancarte. Elle voudrait répondre à cette annonce, essayer, crier, se faire
connaître, re-connaître. Mais la peur lui hérisse le poil. Seule sur ce trottoir, comme un
chien galeux, abandonné. Elle est abandonnée, elle s'est abandonnée. Elle a laissé l'usure
du temps recouvrir son corps, anéantir les connexions de son cerveau, noircir son regard.
Elle a tout perdu ! Elle n'avait rien mais elle a été grignotée de tous côtés. La vie l'a
bouffée, dévorée, malmenée.
Elle est debout, les bras écartés, elle tourne sur elle-même, le regard vide. Puis,
doucement, lentement, elle se met à marcher vers son moi enfoui, enfui. Aux terrasses des
cafés, des jeunes insouciants sirotent des cocktails en riant.
Edna ne rit plus depuis longtemps. Ne sourit plus non plus. La source est tarie. A qui
sourire ? A qui parler ? A son chat aussi miteux qu'elle ? Aux murs gris de sa folie ? Au
miroir qui ricane en la voyant. A qui parler ?
Soudain, une pensée lui traverse l'esprit. Et si elle écrivait. Si elle confiait à un cahier ses
bleus à l'âme. Elle aimait tant écrire alors. Elle disait que c'était sa thérapie. Il écoutait ses
textes, tristes, amers, drôles. Il aimait les lire à haute voix avec ses intonations, son accent
du soleil. Il l'encourageait, lui conseillait de cracher ses mots, ses maux, sans être prude.
Être soi-même, la seule vérité, un slogan, un leitmotiv, une certitude.
A présent, elle ne sait plus écrire. La page blanche lui donne la nausée. Et pourtant,
pourtant, si j'essayais. Mais pour qui, pour quoi ? Pour toi lui dit la petite voix intérieure.
Alors, Edna se persuade que son salut est dans l'écriture. Oui . Vite. Je rentre. J'écris.
Je vis. Je revis. Écrire sera ma force. Et puis je lirai mes textes à Minos, mon chat, qui
ronronnera de plaisir.
Rentrée chez elle, Edna s'affaire. Un cahier vierge, un bout de crayon, un dictionnaire, on
ne sait jamais. Que dire ? Qu'écrire ? Elle ne sait plus, se heurte aux mots, aux phrases
bancales, à la ponctuation décadente, aux adjectifs paresseux. Écrire. Oui. Liberté, évasion,
rêve. Où chercher l'inspiration ? Où trouver un texte riche, solide ? Intéressant ! Son
cerveau en miettes ne lui souffle rien de bien joli. Pourtant, elle aimait jouer avec les mots,
le rimes, les haïkus, les acrostiches. Elle jouait si bien. La partition vide du lendemain sans
espoir la terrorise. Même ça!
Elle se sent anéantie, au tapis comme disent les jeunes ! Elle roule le crayon entre ses
doigts , parle au chat, lève les yeux vers la persienne,le plafond, la table.

Avant d'écrire, se dit-elle, je vais mettre de l'ordre dans mon intérieur. Mon intérieur à
moi. Ma tête, mon corps et mon esprit. Se laver. Laver mon cerveau pour y voir plus

clair.
Et puis, prendre le stylo-plume, écrire aussi sur une petite pancarte « je suis la femme que

tu recherches, je suis prête, attends-moi, je serai là quand tu le décideras. Laisse-moi un
peu de temps. J'arrive ».
Un bain pour se délasser. Baignoire sabot, mal au dos.
Vite, sortir, dévaler toutes ces marches, courir, respirer, sourire. Que faire maintenant ?

Être présentable . Mettre sa robe bleue, ou la rose, ou la blanche ?
Puis elle sortit de la baignoire, se sécha avec une serviette et mit des bigoudis roses.
Elle décida de ne plus revoir Jo.