Edna marchait dans la rue avec son sac à provisions quand elle dépassa l’automobile. Il y avait une pancarte sur la portière : « Je cherche une femme ».

 Cette automobile, elle la croisait tous les matins en revenant du marché. Jo, le chauffeur, lui était devenu familier. Ils avaient même pris l’habitude de se saluer. Un jour, ils iraient boire un café, flâner main dans la main, Edna se prenait souvent à espérer.

Cette pancarte « Je cherche une femme », c’est la première fois qu’elle la remarquait. Quelle femme ? ni photo, ni numéro...

L’automobile dépassa lentement Edna et tout en continuant à rouler, Jo lui dévoila un sympathique sourire quoiqu’un peu sarcastique, ce qui n’était pas sans déplaire à Edna.

-        « Bonjour, belle Edna, toujours aussi chargée ! »

Edna lui rétorqua aussi sec.

-        « Bonjour Jo, les affaires sont bonnes aujourd’hui ? »

Jo, qui continuait à rouler à la hauteur d’Edna en veillant à la frôler subrepticement, lui répondit d’une voix exagérément suave

-        « Ce n’est pas aujourd’hui que je vais renflouer mon compte en banque, ma belle » 

Puis, il accéléra et cria par la fenêtre à la volée « Edna, je cherche un femme ».

 Arrivée chez elle, dans sa petite chambre, tapissée d’affiches de ses films préférés avec Marlon Brando, Jean Gabin, Steve Mac Queen, Edna rangea ses provisions et décida que ce serait elle, LA femme.

Même si Jo était du genre guindé et que, les grandes déclarations, les mots doux, trop peu pour elle, elle s’en accommoderait.

Jo, après tout, pourrait se révéler comme l’homme un peu rustre, le cow-boy corrézien parfait, le Cary Grant plein de poils de Tulle. Jo serait l’homme qui lui ferait découvrir l’amour rustique, le vrai, c’est décidé !

Edna irait l’attendre à la station taxi de la gare dès demain et se présenterait à lui avec aplomb en déclamant haut et fort :

« Tu cherches une femme ? je cherche un homme, allons-y ! »

Edna et Jo se déshabilleraient du regard et se promettraient de prendre en verre. Mais pas l’un de ces cocktails comme dans les films romantiques, servis dans un verre à pied fin avec des pics et des olives et ces mélanges de couleurs trop éclatants. Non, ils iraient boire une bière bien fraîche et feraient claquer leurs pintes bruyamment à en faire trembler la table en formica du troquet. Ensuite, ils roteraient ensemble, au diapason, en toute complicité.

Avec Jo, Edna ne jouerait pas la prude, la coincée, la sainte-nitouche, tous ces surnoms dont les hommes l’affublent trop souvent et qui suscitent chez elle dégout et répulsions.

Jo serait, certes l’incarnation de la force dominatrice, mais aussi l’homme de toutes les déclarations coquines, celui de l’infinie passion charnelle.

Edna s’endormit enivrée par ces torrides pensées.

Le lendemain, promesse tenue, Edna se rendit à la gare et aperçut Jo, debout au loin, accoudé sur l’automobile.

A vrai dire, il n’était pas vraiment beau, pas assez trapu, trop longiligne. Elle ne l’avait jamais vu debout. Mais bon, ça irait ! « Jo cherche une femme, je cherche un homme, l’alchimie sera évidente ».

Parée de sa seule et unique robe, la robe bleue de ses vingt ans, Edna s’approcha fièrement de Jo. Il la dévisagea interloqué en levant le menton.

« Bonjour Edna, qu’est-ce que vous faîtes là ? Vous avez besoin que je vous dépose quelque part ? »

Edna lui glissa en toute simplicité avec une assurance déroutante :

« Dans ton lit, si ça te dit Jo, dans ton lit. Tu cherches une femme non ? »

Jo éclata de rire, regarda autour de lui, prit Edna dans ses bras comme une jeune mariée qu’elle n’était pas, et dévala précipitamment le grand escalier de la gare pour rejoindre son appartement.

Dans la petite entrée sombre, Jo s’agenouilla sur le tapis pour y déposer Edna et sans se relever, les yeux embués de larmes, lui déclara le plus beaux des poèmes.

« Edna, mon Etna, ma fusion, mon effusion, mon éruption, tu es venue, tu t’es reconnue, toi mon petit pinson »

Jo, pour le moins essoufflé après sa dithyrambique tirade, posa délicatement Edna au bout de son lit et lui chuchota :

« Comment avez-vous deviné que je vous cherchais, que je t’attendais, Toi.

Aujourd’hui, je te veux pour la vie, mais pas sur ce lit, pas dans ce costume décati tout gris. Reste ici, s’il te plait, attends-moi » il quitta aussitôt l’appartement.

Seule, Edna se leva brusquement. Droite dans ses bottes, poings serrés, elle maudit cette rencontre platonique avec ce poète des bas étages, cette grande tige surannée. Ce second rôle de l’amour au rabais, elle n’en voulait pas !

Elle claqua la porte et rejoignit son antre, accueillie par ses fidèles et immuables amants oniriques du 7ème Art. Elle se glissa dans un bain, puis elle sortit de sa baignoire, se sécha avec une serviette et mis des bigoudis roses. Elle décida de ne plus revoir Jo.

Atelier d’écriture, Plumalire, Nice Alpes-Maritimes, 17 septembre 2019 D’après la nouvelle de Charles BUKOWSKI, «Solitude »