Je l’observais furtivement, adossé au bar, son regard posé sur son verre de whisky à peine entamé. Un vacarme sans précédent retentit, je sortais de mon sommeil en nage. Le rêve inlassablement se répétait, toujours cette même musique entêtante rythmée par les percussions et les inspirations du saxophone. Et toujours elle, au loin, presque floue, cette obsession m’envahissait depuis plusieurs semaines tel un fleuve emportant tout sur son passage. Son visage restait flou, impossible de savoir si elle était jolie, seule émanait une énergie chatoyante de son être. Une douce lumière m’accompagnait lorsque je sortais de mon sommeil aussi brutal était il. J’avais quitté le tumulte de ma vie parisienne pour rejoindre quelques jours cette retraite spirituelle dont m’avait parlé Marie Caroline. Le dernier truc à la mode chez les intellos parisiens en manque de plénitude. Je n’y croyais que très peu. Au programme de cette semaine, yoga, méditation, marche en pleine conscience et cours de cuisine ayurvédique. J’étais censée me recentrer sur moi-même, lâcher le mental qui tourbillonnait et galopait sans contrôle. Diminuer le stress et l’anxiété, oublier les tracas de ma vie passée, voilà la promesse du centre Pachama. Finalement j’aurai peut-être mieux fait de m’inscrire dans un club de jazz. J’aurai formé un trio décapant entre tristesse, mélancolie et douleur. Il était 4.00, seule la pâle lueur de la lune éclairait la pièce. Dehors, les éléments se déchaînaient, à croire que mon corps, pour une fois était en harmonie avec les cieux. J’avais la sensation de sortir d’une séance de sport intense de mon club de gym. Mon corps était aussi meurtri que mon esprit. J’ouvris la porte fenêtre, un air glacial me fouettât le visage, le vent hurlait, la pluie battante tombait sans discontinuer. Je rejoignis l’intérieur de ma chambre, mon visage était trempé, sans m’en rendre compte, je pleurais. Les larmes n’avaient pas coulé depuis longtemps. Je m’efforçais de paraître au monde enjouée, mais à l’intérieur j’étais vidée, détruite, seules les insomnies berçaient mes nuits désormais. Je souffrais silencieusement, mollement, son absence martelait ma mémoire. Jeanne et moi nous étions connues au lycée, nous avions trouvé le temps sans encombre, là où nos lèvres se sont touchées pour la première fois, elles ne se sont jamais détachées. Oui, la vie active à 100 à l’heure a pu parfois nous jouer des tours mais rien ne présageait un futur si sombre. Jeanne était la femme de ma vie, la femme de mes nuits. Elle m’avait enseigné et appris tellement de choses. Elle avait su appuyer mes choix, me soutenir sans jamais faillir. 5.00 les heures n’avançaient pas, seule la douleur et l’ennui de ses rires cadençaient les seconds puis les minutes. Plus que 30 minutes avant le concert des carillons matinaux qui annonçait la première méditation. Pas de juste milieu ici, les réveils étaient matinaux, les heures de repas minutées et les couchers très tôt. Le rythme me rassurait, je retrouvais un semblant d’ordre. Je passai ma main sous mon oreiller pour y trouver un petit bout de tissu. C’était devenu un rituel, avec ce petit bout de lambeau, sa présence redevenait presque vivace, réelle, comme si elle n’était jamais partie. J’avais conscience que c’était artificiel, mais abandonner la dernière chose qui lui appartenait était insupportable. Les premiers carillons retentirent dans mes oreilles comme des bourdonnements. Les mois qui suivirent son départ n’avaient été qu’une mer d’abîme, de néant et de désolation. Je savais qu’en venant ici, je devrai surmonter des épreuves et surtout, enfin, la laisser partir, rejoindre enfin les rives de l’au delà. Jeanne, elle s’était tuée corps et âme au travail. Elle ne cessait de naviguer entre New York, Londres, Singapour et Paris. Elle aussi s’était perdue......autrement. Je rejoignis la salle de méditation, posai mon zafu au sol et m’assis. J’éprouvais une certaine tendresse en observant la couleur et les contours de mon coussin. Jeanne me l’avait offert lors d’un périple dans le sud du Tibet. Elle s’était entêtée à l’acheter alors que nous devions partir en expédition. Je la vois encore, obstinée et heureuse, le zafu suspendu aux sangles de son sac à dos. Cette vision me réconforta un instant. Le maître spirituel nous guida succinctement, posture, respiration. Inspire, expire, puis body scan. Une sorte d’ascenseur d’énergie solaire. J’entrai en moi, seul l’instant présent, ce moment T, s’imposait à moi. Mon mental s’apaisait enfin et je pouvais en cet instant cesser de jouer la comédie, cesser de faire semblant. Je pouvais exister pleinement et en toute conscience. Je pouvais laisser ma souffrance exploser. Je pouvais librement me perdre dans ses yeux, ses cheveux dorés, son odeur de bébé potelé. Je pouvais enfin un instant me reconnecter à son être, à son aura. Seuls, mon cœur et le sien battant à l’unisson, battant aux rythmes des mantras que j’invoquai. Elle était là, elle si petite, si dodue, si malicieuse. Un instant sa vision me lâcha, elle s’éloigna pour lentement s’effacer. Je n’entendais plus qu’au fond le bruit des vagues. Je me sentais vide, exempte. Elle m’avait quittée. Au fond de ces ténèbres, je pensais à la mer sous la pluie. Les gouttes frappaient la surface des eaux en silence et même les poissons n’en avaient pas conscience. Longtemps, longtemps, jusqu’à ce que quelqu’un arrive derrière moi et pose doucement sa main sur mon dos, je pensai à la mer.