Affalé nonchalamment sur le mur de la Poste, le clochard, dégoulinant de pluie, s’agrippe comme un
naufragé à sa dive bouteille. Il lance, à l’adresse des passants, des syllabes tonitruantes qui viennent
s’écraser sur le trottoir avant d’avoir atteint les mots qu’il souhaitait proférer.
Je feins de l’ignorer ou plutôt je le range dans le flot de mes préoccupations du moment et gravis les
marches de la Poste. Ce bâtiment imposant, en briques rouges, de style art déco est le point de
départ des correspondances vers tous les pays du monde. A chaque fois, quand je pénètre ce lieu,
vaste comme une cathédrale, j’ai l’impression d’être en partance pour l’inconnu.
Mes tâches administratives accomplies, je sors et le vois. Il n’a pas bougé mais entretemps s’est
assoupi sans doute sous l’effet de la timide chaleur du soleil qui enfin a eu raison de la pluie. A ses
côtés un amoncellement insolite de valises protégées par un plastique épais creusé de flaques d’eau.
Je profite de son sommeil pour l’observer comme une voyeuse, fascinée par la métamorphose
opérée en mon absence.
La peau cuivrée de son visage rougeoie maintenant sous les rayons. Retenues par un bonnet de tricot
crasseux, des mèches argentées frémissent dans le vent qui s’est levé. Des gouttes d’eau perlent
dans sa barbe broussailleuse. La bouteille verte encore mouillée réfléchit l’éclat du soleil et je me
laisse éblouir.
La vision de l’homme se brouille de papillons et mon imagination s’envole, emportée par l’écho des
destinations entendues au guichet cinq minutes auparavant. Bélize, Belle Ile, Belzebuth…. Des noms
inconnus ou perdus dans ma mémoire s’animent et improvisent une histoire. Par bonheur, un banc
pour me poser, pour éviter de chanceler avec mes folles divagations. Je suis assaillie d’hallucinations
qui font chavirer mon esprit. Un mirage flotte. Ses vapeurs miroitent et planent sur un improbable
désert. Par saccades des hydres à cinq têtes en jaillissent et crachent du feu. Elles se tordent entre
elles comme pour s’étouffer mutuellement en émettant des cris effrayants. Mais non. Ce sont des
singes qui hurlent en faisant des allers-retours express de haut en bas du chapiteau. A tour de rôle,,
ils avancent en ricanant leur grimace hideuse tout contre mon visage. Ils écartent leurs mâchoires
gigantesques pour exhiber un gouffre d’où émane une haleine pestilentielle. Je vais défaillir mais suis
tellement terrorisée qu’ils en profitent pour coller leurs grosses lèvres visqueuses aux miennes que je
résiste. Elles avancent… Elles avancent…. Je perds pied et m’engloutis.
Que s’est-il passé ? Le clochard me fixe. La stupéfaction se lit dans son regard. Qu’ai-je dis ? Qu’ai-je
fait ? Mes interrogations vont tous azimuts. Je lui adresse un sourire gêné. Question de voir sa
réaction. Pour toute réponse, l’homme renverse la tête en arrière et laisse éclater un rire jubilatoire.
Toutes mes appréhensions s’envolent et font place à l’émerveillement d’une situation que mon réveil
morose sous la pluie ne pouvait prévoir.