Un matin, je décide de m’évader. Et d’entrer en liberté
intérieure.

Je deviens une bouchée de brioche onctueuse. Je glisse entre
mes dents et flirte, au passage de la luette, avec les gardes
dodus d’une descende vertigineuse.

Je glisse lentement contre les parois élastiques de mon
œsophage. J’ouvre les yeux dans ce toboggan visqueux aux
énormes amortisseurs qui me ballottent en douceur.

Je heurte le clapet d’entrée de mon estomac et me voilà
propulsée dans une mélasse sulfureuse qui me désagrège. Je
me sens déboussolée au milieu d’une bouillie aux couleurs
improbables. Après avoir été malaxée et broyée, je tournois
en pleine tempête vers l’unique issue de cette machine à
laver. Je débouche dans un tuyau malingre et tout cabossé.

Et c’est le grand huit, les montagnes russes, l’ascenseur
émotionnel. Je me disperse dans les méandres astucieux de
ce serpent goulu qui m’éclate en particules : sels minéraux,
oligoéléments, vitamines mais aussi calories, graisses, sucres,
les chenapans responsables de mon embonpoint avéré.

Je rejoins d’autres dédales semblables à une forêt ensorcelée.
Dans un réseau continu de fleuves enivrés de bulles pressées,
je navigue dans l’apesanteur d’un circuit fermé. Je fais le tour
du propriétaire.

Je visite mon cœur, magnifique ordinateur et témoin de mes
émotions, mes poumons, admirables éoliennes, mon cerveau
calculateur invétéré et m’arrête un instant dans le doux
cocon de mes orbites pour admirer l’en dedans inconnu et
mystérieux. Je me découvre infatigable et indestructible : une
machine humaine.

Je flotte, surnaturelle et magique, dans ces atouts qui me
rendent unique.

Et soudain je bascule, remplie d’émoi, dans un immense
labyrinthe dépourvu de lumière. J’ai tout donné. J’ai tout vu,
je n’ai plus de mission. Mon corps est souple, galvanisé de
quelques étincelles d’une puissante énergie.

C’est la fin du voyage, je le sens. Je passe avec force la porte
de ma délivrance. Je ne suis plus que le reste de ma
générosité envers cette usine au labeur incessant.

Et tout s’achève au fond d’un trou, comme la vie.