Edna marchait dans la rue avec son sac à provisions
quand elle dépassa l’automobile. Il y avait une
pancarte sur la portière : « je cherche une femme ».
Edna stoppa net, ripant ses sabots sur le trottoir bitumineux. Elle ôta ses
lunettes et son tablier à fleurs car elle aussi cherchait un homme. Cette petite
bonne femme cabossée par la vie n’avait rien perdu de son enthousiasme.
Elle croyait sincèrement à son karma.
Pourtant, cette voiture luxueuse ne lui inspirait que doute et malveillance.
Quel genre d’homme exposait ainsi ses manques et ses fantasmes. Etait-il
divorcé, veuf ou simplement pervers. Elle se pencha néanmoins à la portière
et découvrit tout d’abord un borsalino blanc et des gants de la même couleur.
Edna renifla de mépris se sentant soudainement mal à l’aise face à ce
monsieur au compte en banque visiblement bien rempli. Son attitude
guindée démentait formellement ses attentes affichées sans pudeur à la
portière. Mais elle sourit timidement et le salua d’un bonjour presque
inaudible.
Il tourna la tête et sourit à son tour.
Edna eut un mouvement de recul et une grimace de répulsion face à ce visage
ravagé d’anciennes brûlures rouges et luisantes. Quel malheur avait bien pu
frapper cet homme défiguré et apparemment seul. Mais son sourire fascinait
Edna comme un appartement inconnu dans lequel on se sent chez soi :
sensation bizarre et agréable à la fois……….
Il enleva ses gants d’un geste raffiné pour découvrir des mains fines
parsemées de poils blonds. « Bonjour ! Que diriez- vous d’aller déguster un
cocktail pour faire connaissance ? ». Il sortit de la voiture et s’empressa de
serrer la main d’Edna, décontenancée mais curieuse.

« Venez dit-il, je m’appelle Jo, je vous entraine dans mon monde ». La prude
Edna se laissa faire, charmée par cet homme laid aux manières de gentleman.
Elle ressentait une étrange attirance, peut-être leurs malheurs mutuels
résonnaient dans son âme.
Ils traversèrent la route et s’installèrent au bar du « REGENT » devant une
coupe de champagne. Leurs bouches muettes discutaient sans relâche et
leurs yeux se noyaient dans une profonde osmose intérieure.
Jo entraina Edna avec force et douceur à l’étage des chambres, le tapis des
escaliers étouffant leurs pas pressés d’en découdre. Edna en perdit ses sabots
qui dévalèrent les marches, tristes et abandonnés. Ils poussèrent la porte,
affolés et grisés, inexplicablement. Attirés et désirés, leurs corps se fondaient
dans une étreinte foudroyante et libératrice. L’amour fut d’une violence
sauvage, irradié du manque et fulgurant de plaisir.
Peu après, repue et exténuée, Edna se calfeutra seule dans la salle de bain,
immergée dans une mousse apaisante. Elle était embarrassée de cet instant
de pure folie mais qui réconciliait son malheur avec un bonheur éphémère et
volé.
Cette parenthèse n’est possible qu’une seule fois se dit-elle en regardant avec
nostalgie sa robe bleue avachie sur le sol. Il faut oublier ce moment
d’exaltation. Perdue dans ses pensées, elle caressait avec désespoir une
corbeille remplie de bigoudis de toutes les couleurs.
« Oui, ce fut une escapade arc-en-ciel »
Puis elle sortit de la baignoire, se sécha avec une
serviette et mit des bigoudis roses. Elle décida de ne
plus revoir Jo.