On peut dire que tu ne fus pas une compagne facile, même si bon an mallant, nous sommes
parvenues à une forme d’harmonie durant ces quinze années de vie commune.
La première fois que je t’ai vue, que dis-je, que tu m’as explosée à la figure, déboulonnant avec fracas
dans mon antre glougloutant, j’ai su que c’en était fini de mon existence paisible.
« Je veux la paix, tu comprends ? » vociférais tu au nez de ton mari stoïque, qui, je n’allais pas tarder
à m’en apercevoir, en avait vu bien d’autres.
Tu claquas, d’une volée fracassante, ma porte, ma chère porte, ma seule ouverture sur le monde
extérieur via votre chambre à coucher, et j’ai eu très peur qu’elle ne s’en remette pas. Elle se
contenta de trembler de toute sa vieille carcasse ce qui fit tomber, à tes pieds, le porte-manteau qui
lui était accroché. Affalée en boule sur le rebord de la baignoire, ivre de colère, tu n’y prêtas pas
garde, toute entière à tes hurlements, tes sanglots et bientôt à tes remords.
Eberluée, j’assistais pour la première fois à un ouragan, dont aucun des précédents propriétaires ne
m’avait permis d’imaginer l’existence.
Vous veniez, toi et ton admirable mari, faut-il qu’il le soit, pour encaisser ces tempêtes,
d’emménager depuis à peine une heure, dans notre bonne vieille baraque. J’y avais toujours occupé
une situation privilégiée, ma fonction étant indispensable et la complexité de mes entrailles rendant
peu probable un éventuel changement de destination en mes lieux et place. Tant de canalisations, de
tuyaux, d’embranchements, de joints, parcouraient mon être, qu’ils suffisaient à dissuader les
nouveaux propriétaires de procéder à mon déménagement dans la partie sud, plus ensoleillée de la
maison. Je vivais ainsi dans une obscurité bien confortable qui présentait peu d’attraits pour les
candidats aux bains voluptueux sous l’eau miroitante des rayons du couchant et m’en accommodais
fort bien. Deux séances de douche, saines et expéditives, chaque matin, deux à cinq passages au «
loo » comme tu l’appelles avec ta prude éducation britannique et je pouvais me reposer en paix
jusqu’aux brossages de dents vespéraux avant que la maisonnée sombre dans les bras de Morphée.
Avec ton arrivée, c’en fut fini de ce ronron. Notre réaction première, à moi et aux miens, fut une
inquiétude quant à notre avenir. Ma famille comprenait cinq membres solidaires unis à la vie à la
mort. Par ordre décroissant de fréquentation quotidienne, il y avait « loo », les deux lavabos
conjugaux faisant face à un seul grand miroir dont le souci majeur était de traiter équitablement
Monsieur et Madame, la baignoire en contrebas, d’une longueur insolente comme on n’en fait plus
de nos jours faute d’espace, et puis Bidet, notre chouchou à tous. Nous savions qu’il représentait une
espèce en voie de disparition tout à fait injustifiée eu égard à ses nombreuses et précieuses
fonctionnalités, et pour lui remonter le moral, nous ne manquions pas de lui manifester sans cesse
notre profonde considération.
Le plus vraisemblable était une prochaine opération esthétique qui serait radicale. Pendant les trente
dernières années, les propriétaires n’avaient jamais eu le souci de nous relooker et avec un
tempérament comme celui de cette furie, nous étions nous dit, peu de chance d’échapper à une
réfection impitoyable.
Eh bien non ! Comme quoi, nos prévisions les plus solides sont presque toujours assurées d’être
démenties. Les surprises ne sont pas là où on les attend.
La bourrasque passée, un grattement timide s’autorisa à effleurer la porte. Tu attendis une minute,
le temps de reprendre la force nécessaire de te mettre debout et ouvrir doucement la porte. Malade
de honte, mais assurée d’un amour inconditionnel, tu t’accroupis et enfouis sans un mot ton visage

encore mouillé dans le pelage cuivré de Patchi. Tu le pris dans tes bras et revins t’asseoir sur la
baignoire.
-Comment trouves-tu cette nouvelle salle de bains, mon chien chéri ? Je suis sûre qu’elle te plaît
parce que moi je l’adore.
Nouvel étonnement. Ni moi, ni aucun des miens n’avions entraperçu le moindre regard sur nous.
Mais force est de reconnaître que cette déclaration d’amour rencontra, de notre part, un élan
réciproque et nous t’avons tous d’emblée adoptée.
L’après-midi qui suivit la tempête, se déroula dans une sérénité déconcertante. Les froissements de
papier d’emballage, les bruits des objets et des meubles qui se placent avec obéissance aux endroits
qu’on leur assigne, tout ce remue-ménage nous parvenait joyeusement des pièces voisines. C’était
une succession harmonieuse de : « tout à fait d’accord mon chéri, tu as raison mon cœur, c’est
comme tu préfères, moi ça m’est égal, mon amour. » Et puis vint notre tour d’être investie des objets
personnels et familiers. A priori, les enjeux étaient mineurs, toute négociation, compte tenu des
forces en présence, inutile ou perdue d’avance. L’arsenal de Monsieur constitué le plus souvent d’un
rasoir, d’une mousse à raser, d’une brosse à dents et d’un peigne, faisait face à une collection
tellement innombrable de tubes, de pots de crèmes et de lotions que Madame élisait, de toute façon
domicile ailleurs pour entreposer son attirail.
Mais l’échange dont nous fûmes témoins quand toi et ton mari entrèrent chez nous, n’eût rien à voir
avec une sordide défense d’intérêts égoïste. Il força notre admiration émue.
-« Ma chérie, proposa avec une infinie délicatesse ton remarquable mari, sans doute pour effacer si
besoin était, le léger incident du matin, et si nous profitions de cette grande maison, pour faire salles
de bain à part ? Je sais comme tu as besoin de prendre tes aises et ton temps le matin sans que nous
nous marchions sur les pieds ou polémiquions autour du tube de dentifrice dont j’oublie toujours de
revisser le bouchon. » Là j’ai, a posteriori, perçu sa grandeur d’âme car jamais au grand jamais par la
suite je n’ai vu ton tube de dentifrice muni de son bouchon.
C’est là aussi que m’est apparue pour la première fois ta sensibilité pathologique pour le meilleur
comme pour le pire. Tu t’es jetée dans ses bras et tu t’es remise à chialer sous notre regard sidéré.
-« Oh mon cœur, tu es vraiment un amour de mari. Je n’ai jamais rien à demander, tu perçois
toujours mes désirs avant que j’ai le temps de les exprimer et même avant que je les éprouve moi-
même. »
Cette phrase, ma tête à couper, si j’en avais une, que tu l’as prononcée, et pourtant combien de fois
par la suite, je t’ai entendue l’accuser d’être un monstre froid et impassible, ce pauvre malheureux.
Mais maintenant que je te connais bien, je sais que cette phrase traduisait ta conviction profonde.
Tu n’as plus beaucoup de secrets pour moi, tu sais. Ce que tu t’évertues à cacher pour des raisons
d’orgueil pitoyable dont tout le monde se contrefiche, moi je n’en suis pas dupe et l’art que tu mets à
te déguiser me ravit et me fait trop rire.
Un souvenir parmi tant d’autres, la visite du peintre avant les travaux. Tu te confondais en excuses au
motif que quelques petites bouteilles et menus objets traînaient sur le lavabo.
« Ne faites pas attention au capharnaüm, Monsieur. Nous venons de rentrer de WE et je n’ai pas eu
le temps de ranger. »
La réalité, c’est que je n’avais jamais été aussi propre et bien mise. En permanence, tes petites
culottes jonchaient le sol, mêlées aux chaussettes et aux baskets que tu pestais de ne pas trouver,

alors qu’il t’aurait suffi la plupart du temps de soulever l’une des nombreuses serviettes de toilette
qui, par terre, finissaient par servir de tapis de bain.
Mais je reconnais le revers louable de cette médaille. Tu n’es pas maniaque, c’est le moins qu’on
puisse dire, les choses matérielles t’importent peu et tu refuses qu’elles viennent empoisonner une
vie bien assez compliquée déjà. S’agissant de ta maison, tu n’es pas « house proud » comme tu le
répètes souvent. A force de t’entendre utiliser les expressions de ta mère anglaise, je finirai par
devenir bilingue. En d’autres termes, tu ne mets pas ton honneur dans l’allure ordonnée de ta
maison.
Aucun des précédents occupants n’aurait accepté avec autant de patience les inondations
qu’amènent inéluctablement avec eux Anna et Alban. Tes petits enfants toulousains se ruent autour
de Bidet dès leur arrivée et leur plus grand bonheur est de faire naviguer les bateaux en cocottes
qu’ils peignent de toutes les couleurs et identifient au moyen d’un drapeau dressé sur une allumette.
Chaque fois, ils reçoivent la consigne absolue de ne pas faire remonter le niveau de la mer, mais
chaque fois, le bouchon peu étanche les empêche de respecter leur serment. La suite est jubilatoire
puisque la réaction de la grand-mère reste somme toute mesurée. On écope, on vide l’armoire des
serviettes pour essuyer les dégâts de la mer déchaînée.
Tout ce que je raconte là fait partie de notre histoire. C’était avant. Une nouvelle page se tourne
aujourd’hui avec mon revêtement de blanc des pieds à la tête. Depuis une semaine, je suis comme
une mariée. Tu as dit vouloir être « aveuglée » de blancheur. Avec l’âge et son cortège de
vicissitudes, au premier rang desquels une cataracte avancée, tu n’y voyais plus grand-chose dans
mon obscurité accueillante. Elle avait jusque-là, si bien répondu à ton besoin d’apaisement, mais tu
commençais à trébucher régulièrement sur une basket ou un objet malencontreusement tombé au
sol.
Alors à défaut d’une restauration complète et tapageuse qui aurait mis fin à notre relation, vous avez
décuplé mes faibles potentialités lumineuses en misant sur leur réverbération éclatante par des murs
plus blancs que blancs. Le miroir, la céramique de Loo, de la baignoire, des lavabos, et de Bidet fut
conservée en l’état mais notre nouvel environnement clair et resplendissant nous insuffle à tous un
enthousiasme qui nous galvanise chaque matin.
Je vous suis reconnaissante pour ma part d’avoir cru en moi en dépit de mon âge canonique. Et
quand je vois ton allégresse et, depuis huit jours ton souci constant de m’honorer d’un ordre
impeccable, je me dis tout est possible dans la vie avec la beauté.