une femme au poil


Sophia avait un nez long comme un jour sans pain, Si elle avait vécu au temps de la Perse antique, elle aurait eu toutes ses chances pour trouver un mari, car à cette époque bénie des dieux, plus les femmes avaient un long nez, plus les hommes sautaient autour d'elles comme des cabris, Hélas pour elle, de nos jours cette coutume a fait long feu, il lui fallait donc faire son deuil de pouvoir séduire un homme grâce à ce nez qui mettait des étoiles dans les yeux de tous les chirurgiens esthétiques qui rêvaient de le raccourcir. Depuis sa naissance, elle était accablée par une pilosité hors norme, elle était poilue comme un singe, ou plus exactement comme une guenon, Elle avait fini par l'accepter et s'était résolue à tisser sa toile pour capturer un mari « poilophile », Elle se disait qu'on n'attrape pas les mouches avec du vinaigre, mais pourquoi pas des hommes avec des poils ?Un grand nom de crème épilatoire avait voulu en faire l'ambassadrice de la marque, Elle avait refusé, car elle tenait à ses poils comme à la prunelle de ses yeux, Pour gagner sa vie, elle avait accepté de devenir « la Femme Singe » que l'on exhibait dans une baraque de la Foire du Trône, En quelques années, elle était devenue riche comme Crésus, Toutes les femmes velues du monde qui se reconnaissaient en elle, la portaient aux nues, On lui proposa de devenir présidente de l'association « Poilue un jour, poilue toujours » qui comptait plus de 70,000 adhérentes et dont la devise était « Touche pas à mes poils ».Bien entendu, les hommes ne pouvaient y adhérer, ils en étaient jaloux comme des poux, Contre toute attente, Sophia se mis en ménage avec un homme imberbe, Toutes ses groupies considérèrent cette union comme un coup de poignard dans le dos, elles en étaient vertes de rage, elles virent rouge et l'association se rétrécit comme peau de chagrin,

Pour autant, Sophia ne perdit pas le nord; alors que les rates quittaient le navire, elle tint bon la barre, Les années passèrent, elle finit par perdre beaucoup de poils, mais son crâne ne fut jamais lisse comme un œuf, De noir de jais, ses cheveux devinrent blancs comme neige, Elle se plaisait à dire « j'ai toujours caressé la vie dans le sens du poil », ça la faisait rire comme une bossue, Une de ses autres expressions favorites était « tant qu'il y a du poil, y a de l'espoir »

Dans son testament, elle voulu que l'épitaphe suivant soit gravé sur sa tombe « In pilositas veritas, car celui qui ne périra ni par le feu, ni par la famine, périra par la peste, alors à quoi bon se raser ? »

 


alain stefani
02/2021