Au bonheur des mots
Au bonheur des mots
Les nuits de pleine lune, il y a concours de tango
Chez Gaston, le célèbre danseur de danses
latines.
Sans grande conviction, moi, Cynthia, je me
laissais inscrire par mon partenaire Thomas. Il
m’appela pour m’annoncer la bonne nouvelle alors
que j’étais chez Superprix en train d’hésiter entre
les croquettes du chat et celles du chien. Thomas
était tout joyeux à l’idée de disputer ce concours
de tango la prochaine nuit de pleine lune.
Malheureusement pour lui, ce que mon infortuné
partenaire ne savait pas, c’est que les nuits de
pleine lune, moi, j’avais tendance à virer au cruel
loup-garou. Il ne s’en était pas aperçu jusque-là
car je prétextais ces nuits-là d’abord une relecture
essentielle des classiques de la littérature : Gaston
s’esclaffe, Tintin au Congo ou mon Arsène Lupin
préféré : la Demoiselle aux yeux verts ; puis une
réécoute de l’œuvre entière de Sydney Bechet.
Comment allais-je me tirer de ce mauvais pas ? Il
allait me falloir une tenue couvrante, une coiffure
adaptée et des tonnes de maquillage. Sans en
faire tout un plat, je me demandais comment faire
pour que personne ne se doute de la supercherie.
Je savais que mon cri de loup-garou ne serait pas
entendu par les danseurs habituels qui étaient tous
plus ou moins sourds comme des pots. Mais
comment faire pour tromper la vigilance de mon
cavalier qui bien qu’assez extraverti pourrait à tout
moment rester silencieux et se rendre compte que
quelque chose clochait dans mon allure.
Quinze jours passèrent où je me posais quantité
de questions. Et si j’allais me faire épiler le corps
entier avant la métamorphose maudite ? Et si
j’achetais un couvre-chef immense destiné à
cacher ma fourrure et mes longues oreilles ? Et si
finalement j’annulais ce rendez-vous absurde et
dangereux ?
Mais il fallut me faire une raison : le jour fatidique
arriva et j’étais à très peu près prête. Je franchis
donc avec rapidité le col du Perthus où je
retrouvais Thomas qui venait tout juste de sortir du
hammam pour se rendre Chez Gaston, une très
belle bodega espagnole. Nous parlâmes des
élections législatives et des opinions extrémistes
de Thomas. Je n’arrivais pas à lui faire
comprendre qu’elles étaient incompatibles avec
ses séjours réguliers au hammam. Il s’énerva
contre moi, tant et si bien qu’il en négligea
complètement ma métamorphose physique.
Et pourtant ! Mes ongles avaient dégénéré en
longues griffes, ma fourrure ressortait par le col de
ma robe longue et rouge et dépassait au niveau
des chevilles. Mes pieds avaient grossi de plus du
double et mes escarpins de danseuse étaient très
comprimés. Par ailleurs je sentais le fennec à dix
mètres à la ronde mais Thomas, insoucieux de
mon apparence et de ma puanteur, se contentait
d’avancer des arguments politiques dont je me
foutais éperdument.
Nous entrâmes finalement dans la salle de danse
toute décorée. Nous commandâmes un Picon
bière pour deux car Thomas, en plus d’être raciste
s’avérait d’une radinerie crasse. C’était une vraie
tête à claques que même un sage comme Pline
l’Ancien ou même son neveu Pline le Jeune
n’auraient pas supporté.
Pour l’instant, je sentais mes mamelles de louve-
garou très comprimées par mon bustier. Après
s’être régalé de notre unique boisson, Thomas
m’invita pour le premier paseo, c’est-à-dire qu’il me
réservait les trois prochains tangos. Dès qu’il
s’approcha de moi, mon haleine fétide lui fit se
prendre les pieds dans le tapis. Mon pauvre
Thomas se retrouva avec une gueule de gardé à
vue sous un régime policier. Il était le visage
sanglant, avec de l’hémoglobine qui coulait sur sa
chemise blanche. Comme ma robe était rouge, ce
la ne me posa pas de problème de danser avec
lui. Mais à un moment donné il fallut bien faire
venir l’estafette du SMUR pour secourir mon
pauvre compagnon.
C’est ainsi que notre soirée de pleine lune
s’acheva aux urgences. Thomas fut orienté vers le
pôle reconstruction du visage tandis qu’on me
suggéra gentiment d’aller au pôle psychiatrie.
J’abandonnais donc mon cavalier et me mis à
dévorer tous les patients et soignants que je
croisais dans la salle d’attente.
Au final ce fut une nuit de pleine lune de plus à
mon actif, assez réussie je dirais. Je rentrais chez
moi l’estomac bien rempli et m’affalais dans le lit.
Ce que j’ignorais, c’est que Thomas avait en tête
de faire un dîner de cons à la prochaine pleine
lune. Quel casse-tête à nouveau vu que je risquais
de dévorer tous les invités. Quand Thomas rentra
des urgences, il ne s’aperçut même pas du retour
à la normale de mon physique de jeune femme.
J’avais vraiment trouvé le mec idéal !!