Détournement.
Détournement.
En descendant du train ce matin, après ce long voyage, je repensais à cette rencontre inattendue, faite au cours de ce trajet.
Tout avait commencé à la Gare de l’Est. J’étais installé confortablement dans ce transsibérien, une pile de livres posée à côté de moi, pour épuiser le temps de ce long voyage quand, quelques instants avant le départ, surgit un grand gaillard, les vêtements en désordre, décoiffé et le visage enflammé. Sans un mot il s’écroula sur la banquette qui me faisait face, poussa un profond soupir, éructa, ne bougea plus, et lorsque le train démarra il s’agita , bataillant avec une veste qui lui boudinait le poitrail et poussa un « ah » qui semblait venir du fond de ses entrailles. Puis il me regarda, se repositionna pour être assis droit, et après m’avoir longuement fixé d’un regard parfois perçant, parfois embué, je compris que l’envie de parler l’agitait, mais une retenue contradictoire avec son arrivée, semblait l’inhiber. Je lui tendis la perche.
–Bonjour. Vous êtes arrivé juste à temps.
il me regarda sans répondre, un courroux apparu dans son regard, comme si je l’avais insulté.
–Je vous dérange peut-être. Excusez-moi.
Puis je repris un livre sur lequel à présent, mon regard avait du mal à se fixer. Du coin de l’œil, j’observais ce voisin qui semblait en pleine agitation intérieure.
–Bonjour. Excusez-moi. Si je commence à parler, je ne pourrai me retenir. Vous n’aurez qu’une envie c’est que je me taise.
Mon silence sembla un acquiescement qui fut aussitôt comme un signe pour cet inconnu. Il avança légèrement le buste et commença.
- Pierre Boucheron. Je suis dans les affaires. Célibataire originaire de Berne. Mes parents tenait un restaurant gourmet « aux anges » près de Strasbourg. À peine arrivé dans la capitale pour affaires, je profitai du soleil des journées d’été pour me rafraîchir à la terrasse d’un grand café. Il y avait beaucoup de promeneurs qui flânaient dans l’ombre des platanes et je me réjouissais de ce flux de couleurs baignées dans cette belle journée. Assise près de moi, je remarquai une belle jeune femme, habillée avec goût sans ostentation, une coiffure non permanentée mais simplement libre. Ses cheveux noirs comme le jais brillaient du jeu de lumière qui passait sous le parasol agité par une légère brise. Elle tenait négligemment un citron pressé dont ses lèvres carmins serraient une paille, une bouche invitant aux baisers. Je ne pu me retenir et lui proposai une cigarette qu’elle refusa. Mais ce fut le début d’une belle conversation. Très vite, je m’enhardis et lui proposais le soir venant que nous dînions ensemble et, jouant le grand jeu d’aller dans un cabaret russe qui m’avait déjà servi d’appât. J’aimais ce décor kitsch, entendant déjà le crin crin des violoneux tziganes s’agglutinant autour de notre table. Nous y allâmes. La soirée était délicieuse. Nous étions déjà en train de déguster ce fameux Pavlova, que nous accompagnons de champagne. J’étais ravi et tout me semblait prometteur. À un moment mon invitée s’excusa pour aller aux toilettes. Elle se leva discrètement dans un bruit de jupe froissée et disparut. Je restais béat dans ce lieu un peu suranné. Je finis par trouver le temps long, et ne voyant pas revenir cette jeune femme, j’interpellai un serviteur à qui je demandai si elle n’avait pas eu un problème, si tout était normal aux toilettes. Ce à quoi il me fut répondu que ma voisine de table était partie discrètement. Elle m’avait fui avec talent.
Ayant bu beaucoup plus que nécessaire, je payais la note astronomique et quittais le restaurant sous le regard appuyé du personnel, regard suffisamment éloquent pour comprendre ce qui m’était arrivé.
Ce n’est que sorti dans la rue et sous l’effet du bruit d’un klaxon que je me rendis compte que je titubais au milieu de la chaussée.
Je hélais un taxi pour me conduire à la gare de l’Est afin de rentrer en Alsace. Et voilà, vous savez tout. Pas très glorieux n’est-ce pas ?
–Effectivement, mais ce qui est ennuyeux, c’est que vous êtes monté dans un train qui va à Moscou et non le pas à Strasbourg.