EUROPE
EUROPE
« Corrige-moi si j’ai tort, mais la guerre est à nos portes. Le vent se lève, apporte un temps
de haine et de désordre, un temps de chien, souviens-toi… ». C’est ainsi que Madame
Grand devisait avec son voisin Monsieur Jacob. Tous deux avaient la ferme intention de
voter pour la liste de Jordan Bardella, le gendre idéal du RN. Ils étaient tous deux soucieux
de conserver l’Europe chrétienne, blanche et surtout dépourvue de mosquées et de
minarets.
Leurs voisins directs qui habitent juste au-dessus, la famille Hamila était quant à elle
désireuse de voter pour la liste de Manon Aubry, ce qui créait pas mal de tension avec le
voisinage. Madame Grand allait jusqu’à arracher toutes les photos et tous les tracts des
listes de gauche ou écologistes.
Malgré une attirance pour le vote nul, la voisine du 6 ème Isabelle Lombard pensait que son
destin était de voter cette fois pour le parti animaliste. Elle se fritait régulièrement à ce sujet
avec son fils Will, ardent partisan de la liste de François-Xavier Bellamy. Tapis au fond de
l’appartement comme au fond d’une grotte, Will réfléchissait sérieusement au mythe
d’Europe. Il appréciait la culture classique de son candidat dont l’origine bourgeoise le
rassurait. Fragile de constitution, il aspirait à des échanges fructueux sur l’agora. C’est ainsi
qu’il discutait de tout avec les autres voisins, y compris les plus obtus d’entre eux. Cela
donnait des face-à-face toujours intéressants qui se concluaient souvent par de solides
enguelades. Quand Will se lançait dans ce genre de discussions, les amitiés qui le liaient
aux autres voisins n’avaient plus aucun sens.
Le dimanche des élections arriva. Madame Grand faisait partie de l’équipe qui organisait le
scrutin à la Villa Masséna. Elle s’occupait de la remise des pièces d’identité et de la
signature des registres. Quand la famille Hamila se présenta pour voter, Madame Grand pris
un air de dégoût : tant que des noms à consonance étrangère avaient le pouvoir de voter, la
France ne serait plus la Frane pour cette brave Madame Grand. Les Hamila prirent leur
temps et votèrent chacun pour la liste prévue.
Vers midi, Isabelle et Will se présentèrent au bureau de vote. Ils échangèrent quelques mots
avec leur voisine. Le soir, dans l’immeuble de la rue de la Buffa, tout le monde écouta les
résultats des européennes. La liste de Jordan Bardella l’emporta largement à la grande
satisfaction de Madame Grand et de Monsieur Jacob. Isabelle s’arracha les cheveux en
constatant que le parti animaliste n’enregistrait pas assez de voix pour être représenté à
Bruxelles.
Le lendemain, Madame Grand regarda de haut la famille Hamila dont la liste ne fit pas des
scores mirobolants.
A ce moment précis, un SDF noir de peau décida de s’installer contre le parcmètre qui
jouxtait l’immeuble de la rue de la Buffa. Il était sale et avait plusieurs sacs qu’il répandait à
même le sol. Les passants qui le croisaient étaient incommodés par les relents fétides qu’il
dégageait le long du trottoir. Madame Grand répétait en boucle que ce terrien nauséabond, il
fallait le dégommer. La famille Hamila, plus philosophe, descendit de quoi manger au
malheureux, ce qui souleva l’indignation du restant de l’immeuble.
Le fou se lançait dans des diatribes sur l’Europe qui ne supportait pas l’Afrique. Il en appelait
à Zeus, l’éternel, pour qu’il vînt le secourir. Son errance verbale indiquait clairement qu’il était
en péril psychique. C’est ainsi qu’une psychologue envoyée par la mairie réussit à le
convaincre de se faire hospitaliser.
L’immeuble de la Buffa souffla. Les amitiés des voisins avaient été mises à mal par cet
épisode délirant. Mais l’africain revint assez vite sur le lieu qu’il avait quitté. Les voisins
poussèrent les hauts cris, cependant qu’une association d’aide aux étrangers venait à son
secours. Des frictions eurent lieu entre les résidents européens et les membres de
l’association. Chacun exprimait sa vision de l’Europe, fermée, claquemurée pour Madame
Grand et Monsieur Jacob et ouverte pour les militants de l’association. Il fut impossible de
tous les mettre d’accord et l’africain finit par trouver un autre point de chute dans la rue de
France, à deux pas du précédent.
Le scrutin européen avait évoqué la question des étrangers en France mais l’élection des
extrémistes n’avait pas apporté de solution à la rue de la Buffa, au grand dam des électeurs
de Jordan Bardella.