Quand le bleu s’assombrit.
La lumière palpitait sur le visage endormi de Matthieu. Le rythme de cette palpitation s’accordait avec la remontée des souvenirs qui envahissaient sa mémoire. La chambre était calme. Dans cette chaleur épaisse de l’été, seule la discrète soufflerie du ventilateur ponctuait le profond sommeil de l’après-midi, d’un bruissement endormeur.
Par instant, les paupières de Matthieu, clignaient sur son regard abrité de la lumière. Le rêve précédait le proche réveil ; les lèvres, murmuraient en silence, une main cherchait l’introuvable présence. Il se réveilla, regarda l’heure et se mit à penser à ce rêve dont il gardait la force encore intacte.
Aussitôt, il pensa à Rachel. Il la revoyait, lumineuse, personne disparue déjà depuis longtemps, mais dont la présence l’habitait toujours. Il la connaissait si intensément.
Bleu, tout ce qu’elle voyait était teinté de ce flux de couleur. Pigment dont la source, lui semblait sans fin. Comme un talisman, le bleu avait toujours bercé l’espace qu’elle traversait. sa brune chevelure serrée en un chignon, lui faisait un casque brillant dans le soleil en harmonie avec le doré de ses yeux pétillants de joie de vivre.
Il la revoyait enserrée dans un tablier, pétrir la terre, dont surgirait un corps délicat au visage espiègle ou la douceur virile d’un homme drapé dans quelque tunique pudique. Rachel travaillait enveloppée de musique.
« J’ai les mémoires qui flanche, j’me souviens plus très bien… » chantait Jeanne, dans la lumière bleue et dorée de son atelier. Elle aimait soutenir sa création avec des musiques en accord avec le ressenti récent dans son travail. Aussi l’atelier devenait dans le désordre des outils, des matières, des œuvres, achevées ou encore en gestation, une vraie scène musicale.
Quand Rachel travaillait son œuvre, elle semblait exilée du monde qui l’entourait. Si son corps réclamait une détente, elle s’arrêtait de pétrir.
Son regard invitait à franchir le mur qui cernait le silence. Matthieu avait envie d’abolir ce champ qui le séparait de Rachel. ondoyant dans le tumultueux liquide du lac qui s’accordait à la sauvagerie du lieu.
C’est ainsi que Matthieu percevait ces instants de création et qui transfiguraient le concret de l’atelier en un paysage idéal qui s’accordait alors à l’instant vécu.
Que de bonheur habitait alors ce lieu et tous ces instants qu’ils partageaient. Leur union se renforçait à chaque instant.
Un soir d’automne, Rachel reçut un appel téléphonique qui lui apprit que sa mère était au plus mal. Elle décida de partir aussitôt après avoir prévenu Matthieu. La route était longue pour rejoindre l’Auvergne. Rachel ne faisait pas de pause pour arriver le plus vite possible. Quand elle aborda la route noyée sous une pluie incessante, elle ne put éviter un camion qui venait de déraper et de se mettre en travers. Le choc fut fatal. Rachel mourut immédiatement.
Dans la soirée, Matthieu reçut un appel de la gendarmerie qui lui annonça le décès de Rachel. Tout chavira pour lui.
Le noir chassa le bleu qu’il avait dans le cœur.