Le mot qui tue.
« le plus souvent, face à la page blanche, je n’ai rien à dire. » C’est ainsi que Jérôme tentait de se justifier aux yeux de la foule en colère. Qui aurait pu penser que cet homme dont les discours avaient enflammé des salles bondées, annoncerait ceci avec un calme olympien. Médusée l’assistance retenait son souffle. Une attente pesante envahissait ce public venu encore une fois se nourrir de l’optimisme radieux d’un avenir, qui, évidemment, ne se révélait jamais comme celui attendu. Que se passait-il ? Jérôme restait silencieux, attendant la déflagration qui confirmerait l’inanité de la situation et l’incompréhension, qu’il avait jetée en pâture cette phrase, comme cherchant la vindicte et l’irascibilité d’une colère, trop longtemps contenue. il arrivait à lire, sans difficulté dans les regards des visages des personnes qui lui faisaient face. Il distinguait le brillant de ces yeux qui à n’en pas douter se remplissaient de larmes incrédules. Un instant il pensait à une verrière qui trouble le paysage aperçu quand il pleut. Ce qui le tenait en haleine, surtout, c’était ce silence que seule la respiration de ses auditeurs emplissait de plus en plus d’une oppression retenue qui commençait à l’étourdir. Debout à son pupitre, il sentait son corps défaillir et voulant affermir sa position, il se sentit brinquebalé malgré tous ces efforts. il attendait toujours la moindre interpellation qui lui permettrait de réagir.
N’importe quoi. Je vous en supplie. Questionnez-moi. Évidemment, je suis un lâche et je vous déçois. Mais je peux vous expliquer. Aidez-moi je vous en conjure.
Ces réflexions, bien sûr, n’arrivaient pas à sortir de sa bouche. Depuis combien de temps tout le monde était dans cette stupéfaction, les statuant dans ce profond silence. Il fallait réagir, enfoncer le clou pour que le la vacuité de ce moment se transforme en une réaction. Une réaction que chacun attendait.
Il sentit le moment arrivé. Du fond de la salle, une voix surgit comme un coup de tonnerre traversant le calme d’une journée.
qu’est-ce que c’est ces balivernes ? Explique-toi !
Oui pourquoi ces sornettes ? Nous ne te croyons pas.
Tu ne nous feras pas croire au vertige de la page blanche !
Le calme revint, mais à présent il était accompagné d’un chuintement de phrases murmurées. Cette situation déclencha chez lui alors une association d’idées.
Oui c’est vrai. Qu’est-ce qui m’a pris de déclarer cela ? Évidemment ma nature est d’avoir toujours quelque chose à dire ! Était-ce un test pour sonder l’intérêt que je suscitais encore ?
Tout se bousculait dans sa tête. Il regarda toutes les personnes qui lui faisaient face en contemplation d’un mystère que personne ne comprenait.
Il s’éclaircit la voix et commença un discours qui en quelques instants prit l’ampleur et le flamboiement de ces harangues qu’il avait toujours su lancer dans les pires moments de crise.
Aussitôt il sentit l’assistance se détendre. il ressentit cette détente le gagner et voulant se rapprocher du micro, il trébucha sans aucun dommage, sourit de sa maladresse et continua son discours.
Il avait toujours l’impression, quand il pratiquait ces grandes rencontres, qu’il était comme un paysan face à une terre laissée en jachère qu’il allait cultiver et ensemencer pour faire naître l’espoir de toutes ces personnes qu’il aimait.
Inutile de se prendre pour un empereur traversant sur son char la foule de ses admirateurs. Sa vulnérabilité s’était trop faite ressentir au début de la rencontre pour lui rappeler qu’un jour, peut-être, il serait comme ces poissons rouges qui tournent dans un local pour s’étourdir de l’enfermement inévitable.