La province dont je parle
La province dont je parle est sans côte, plage ni récif. Deux hommes pourtant qui connurent ces
châtaigniers; s'y abritèrent sans doute d'une averse, y arrivèrent peut-être, y révèrent en tout cas,
sont allés sous de biens différents arbres travailler et souffrir, ne pas assouvir leur rêve, aimer peut-
être encore ou simplement mourir.
On m'a parlé de l'un de ces hommes, un jour. Oui, un jour, on m'a parlé de l'un d'eux, on m'a raconté
sa vie par le menu, une vie somme tout ordinaire malgré son insatiable curiosité.
Il était l'aîné d'une fratrie de 6 enfants, milieu très modeste, père ouvrier, métallurgiste, mère au
foyer, petits moyens petits boulots pour arrondir les fins de mois difficiles. Travail au champ ou aux
jardins partagés, tapisserie chez l'un, tricot pour l'autre, une chorégraphie familiale savamment
orchestrée par Paloma, la maman, qui dès les premières lueurs du jour, été comme hiver, s'évertuait
à faire fonctionner cette horlogerie fine que constituait sa famille. La Famille comme on l'appelait,
encore aujourd’hui. Cette famille était hermétique au bruit du monde, les enfants allaient certes à
l'école mais pour le reste, ils vivaient en quasi-autarcie.
Ils ne fréquentaient ni l'église, ni le bar, ni les clubs sportifs, ni les centres culturels, rien. Ils se
suffisaient à eux-mêmes. Jusqu'à ce que les enfants grandissent et l'instruction aidant s'émancipent
de la vision idéalisée de l'union familiale qu'avait eue leur père bien avant leurs naissances.
Ce jour-là, devant la citadelle, apprêté comme jamais il ne le fût ni comme jamais plus il ne le serait,
saisi par cette ardeur mélancolique qui peut survenir le jour de son mariage, se désir ardent
d'embrasser la vie, d'embrasser sa femme, de s'unir à jamais à celle qui semble être un
dédoublement de soi, son âme sœur, son âme siamoise, ce désir ardent d'employer la vie et de pétrir
enfin la chair de sa femme et de s'enfoncer en elle jusqu'au premier soleil.
Ce jour-là, sous le regard du curé attentif, lorsqu'il vit Paloma avancer vers lui au bras de son père, il
sut qu'il construirait sa famille, semblable à une île, une île certes secouée par la douce violence du
ressac, mais épargnée par les tempêtes du grand large. Il bannirait les journaux, les écrans en tout
genre et les jouets trop violents ou simulacres d'engins de guerre, il sélectionnerait avec grand soin la
littérature accessible, et boycottera les thrillers, ce qu'il voulait pour sa famille n'était qu'amour et
douceur.
L'éloge de la délicatesse rythmait depuis sa vie, celle de sa femme et celle de ses enfants.