Le violoncelliste

Le musicien est épuisé. Les longues heures de corps à corps avec l’instrument ont endolori sa nuque, ses bras.

Devant l’église Sainte Réparate du Vieux Nice, le violoncelle «  entre deux voyages s’est lancé sur le sentier peu fréquenté des dunes cantatrices ». 

A l’entendre, on a la chair de poule. En face de lui, au deuxième étage, une vieille taupe cheveux carotte, yeux charbonneux se met à hurler «  T’as pas fini avec ton crin-crin ». Le musicien n’en finit pas de se recroqueviller. Les notes se blessent au crépi de l’escalier en colimaçon. L’artiste sent le sol se dérober. Devenir oiseau et retrouver sa mésange. Pendant 10 jours, elle avait été là, au premier rang, fidèle à chaque représentation de Teseo. Sa longue chevelure brune, l’écharpe de soie rose pale qui caressait ses épaules… Un ange, qui tous les soirs, à la fin du dernier acte, jetait à ses pieds une rose rouge et un lys blanc noués par deux fils or et argent. Pendant ces instants, dont il avait rêvé, sans jamais y croire, il s’était senti le maître de l’univers. Une ivresse, un bonheur à risquer l’infarctus.

Et puis, elle avait disparu.

Il ne connaît ni son numéro de téléphone, ni son e mail. Il avait bien pensé à une déclaration spectaculaire pour lui prouver son amour. Une page entière sur « Libération » mais lisait-elle les journaux ? Une affiche immense sur les murs de toutes les stations de métro de la capitale, mais était-elle parisienne ? Il ignore même son prénom, autant chercher un « stradivarius » sur un vide-grenier.

Désemparé, il s’arrête de jouer et regarde le ciel. Dans les nuages blancs, il cherche à découvrir le visage de l’aimée. Tout bouge sans cesse et le pauvre musicien en perd la mesure. Une fois, c’est la longue chevelure qui se dessine; une autre fois, l’ovale du visage, mais tout reste flou. Le violoncelliste ne veut pas abandonner,  renoncer ce serait la perdre une nouvelle fois. Il continue à observer l’horizon, des minutes, des heures. Il ne sait plus. A force de scruter le ciel, il lui semble apercevoir une immense partition.

Des notes par milliers, des noires, des blanches, des croches, des soupirs. En dessous de la portée, des lettres, des mots, des phrases qui dansent et semblent le narguer. Le musicien met ses mains en visière pour ne pas être ébloui par le soleil. Il parvient à force de patience à déchiffrer un texte écrit en lettres d’or, répété à l’infini « Violoncelliste, je t’aime. Rendez-vous le 14 février au Palais Lascaris »

Nul doute, était là un signe du destin. A moins que ce ne fût un mirage. Il préféra ne pas y penser.

Elle avait volé de nuage en nuage pour délivrer un «  vibrato » d’amour à celui qu’elle aimait. Ne dit-on pas que l’amour donne des ailes. La preuve !

Toute cette désespérance, ces nuits sans sommeil. Tout cela faisait désormais partie du passé. Il irait au palais Lascaris. « Il éclata d’un rire, d’un rire divin »