À celui qui n’est plus.
Même si il existait des différences qui pouvaient nous isoler quelques instants, ces différences ne détruisaient en rien tout ce que nous amassions ensemble. Tu n’aimais pas trop le piano, mais je savais glaner sur ton visage ce sourire que tu avais quand tu disais à des amis, que je jouais bien du piano.
Et cet amour de la musique, nous l’avons longtemps partagé en nous abreuvant de ce que diffusait la radio, en nous rendant à des concerts, à l’opéra. Nos attirances musicales se sont mêlées pour faire de nous des goûteurs insatiables de cet art. Tu te souviens de ces émotions à l’écoute d’un récital de Barbara, du plaisir d’entendre Ana Prucnal, Juliette Gréco, Léo Ferré, Nina Simone et tant d’autres ?
En apprenant à te connaître, je me suis également découvert et j’ai su t’accepter comme j’ai su m’accepter. Ce n’était pas difficile car nous avions l’honnêteté en commun, une certaine clairvoyance qui faisaient que notre relation ne pouvait provoquer un quelconque quiproquo.
La nature également a scellé ce que nous aimions. Tu m’as fait connaître Colette que tu mettais au pinacle pour la richesse de son écriture. Vous étiez tous deux natifs de la Bourgogne. Nous nous réjouissons à l’écoute de lecture de ses oeuvres par elle-même, enregistrées au premier temps de la TSF.
C’était vraiment un plaisir quotidien et nous nous retrouvions ensemble dans cet élan de bonheur de vivre, de la liberté prônée par tant de personnes, de tous ces gens qui osaient briser les chaînes maintenues par un désir de pouvoir. Beauvoir libérant les femmes, Genet faisant exploser dans la poésie le carcan sexuel, Karen Blixen implosant les règles de la bourgeoisie. Tant de personnes qui nourrissaient notre désamour du despotisme, de la tyrannie, de la perfidie de tous ces fous de pouvoir s’appuyant malheureusement sur des crises économiques générées par eux-mêmes et qui asservissent des populations, pour seul but d’exacerber un désir de violence sur quelques parias afin que la haine se manifeste sans autre justificatif.
» Je suis assez effrayé d’écrire des pages aussi souriantes en ce moment où tout est si sombre. Je me demande comment je fais. Sans doute est-ce pour fuir l’épouvante, la tristesse et la honte de ces derniers temps». C’est ce qu’écrivait Jules Supervielle en septembre 1940.
Comment ne pas faire le rapprochement avec la folie du monde d’aujourd’hui. Sociétés qui tolèrent, sans grande résistance, la renaissance des fascismes, le pouvoir de tous ces privilégiés qui installent peu à peu un nouvel obscurantisme, en chassant des médias quel qu’ils soient la tolérance, en abrutissant les humains, chez qui le niveau d’illettrisme ne fait que grandir. En regardant sans broncher des massacres par milliers, organisés avec le soutien des marchands de canons, des trafiquants de drogue, en acceptant la dérive sans fin vers la violence, savamment orchestrée.
Cette lettre te touchera sûrement toi qui n’es plus, car je suis sûr qu’il en émanera des bribes dans mon cerveau, que tu viens envahir pendant mes rêves. Ce sera pour nous un nouvel échange que tu apprécieras, j’en suis sûr.
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